[CRITIQUE]_« TANIA MOURAUD. UNE RÉTROSPECTIVE », CENTRE POMPIDOU-METZ_INFERNO MAGAZINE

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Tania Mouraud. Une rétrospective, Centre Pompidou-Metz, Metz / 04 mars – 15 octobre 2015.

Fragmentée en deux temps sur sept mois consécutifs, la rétrospective de Tania Mouraud au Centre Pompidou-Metz est le troisième moment d’un continuum d’expositions de l’artiste déployé depuis 2014, d’abord à Saint-Étienne et récemment à Vitry-sur-Seine. Cette dynamique de visibilité semble se poursuivre dans un avenir proche encore très riche. Réjouissons-nous donc de ce rhizome Tania Mouraud qui offre l’occasion rare d’expérimenter et/ou revoir l’œuvre impressionnant de cette artiste cosmopolite vivant et travaillant en France depuis 1965.

Le travail de Tania Mouraud ouvre à une vision de l’art dans sa dimension politique et conceptuelle en lien direct avec les mouvements sociétaux et l’histoire sans se farder d’une étiquette esthétique et militante encombrante et par trop en œillères. Elle est d’ailleurs parmi les premier-e-s artistes à envisager l’espace urbain comme terrain véritablement concret du travail de l’art. À l’opposé des monuments despotiques et autres monolithes narcissiques, elle investit les structures urbaines avec des propositions picto-textuelles quasi abstraites qui demandent concentration et investissement actif comme processus de lecture, et remise ainsi définitivement la figure masculiniste et surplombante de l’artiste génial, ou hors des sphères du réel, à une préhistoire de la modernité qui tente pourtant un retour en force ici et là (1).

Si le réel est effectivement omnipotent, l’œuvre de Tania Mouraud nous prouve que le travail de l’imagination et du sensible de l’art est parfaitement inscrit comme processus de conceptualisation de ce réel, et sans doute que la fonction de l’artiste serait alors de nous le révéler en son sein et non de l’y opposer. En son sein, c’est-à-dire dans le continuum de la réalité transversale aux extrémismes idéologiques issues de la rationalité clivante de la modernité. Mise en relief de ces qualités sensibles au travail dans la production du vivant rationalisé, l’œuvre de Tania Mouraud fonctionne tel un laboratoire optique traquant le décorum structurant du politique et sa dimension esthétique. Le décor comme cosmétique du politique.

Dans la vidéo Glamour-ing (2002), le focus sur le visage d’un acteur de Kathakali, théâtre dansé traditionnel du sud de l’Inde exclusivement joué par des hommes jusqu’aux années 1970, nous montre le long rituel de transformation du visage par le maquillage. Ce dernier n’est pas exclusivement affaire de genre sexué dans ce théâtre, puisqu’il concerne tous les rôles, mais bien un dispositif codé très sophistiqué, basé sur une distinction de couleurs dominantes, de recouvrement du visage. Territoire de l’identification, de la communication non verbale, mais aussi interface entre les regards, contact de l’altérité en soi : le visage comme politique donc. Le mot Glamouring en anglais désigne un enchantement, un processus de transformation de l’apparence, et une étrange attraction de la beauté. Métaphore de la peinture, le maquillage est donc métaphore du pouvoir de modélisation, de structuration et de révélation dans l’acte de recouvrir. Le geste ritualisé de l’acteur se maquillant double son être apparent, et nous montre deux versants du pouvoir de l’esthétique : le recouvrement du même et l’apparition de l’autre.

Du point de vue de l’art comme liturgie, au sens non religieux du mouvement vers l’étranger que lui donnait Lévinas, l’esthétique, avec ses effets trompeurs et enchanteurs, serait donc une action pour l’avenir, une éthique qui éduque à l’autrement qu’être (Pierre Hayat) et non au retour du même et à l’achevé du contemporain. À mon sens, tout le travail de Tania Mouraud repose en partie sur cette confrontation philosophique entre le constat d’un monde achevé, en destruction permanente par les hommes, et son devenir autre dans le mouvement de l’éternel retour, son pouvoir de transformation et de débordement. Cette qualité on la retrouve dans l’usage du son que fait Tania Mouraud en regard du visuel. Si ce dernier tend à tenir son contenu dans une forme, le son, quant à lui, déborde dans ses fulgurances le donné, l’achevé, la totalité, telle la conscience comprise comme audition (Lévinas).

Ainsi, c’est avec cette double conscience sonore et visuelle du mouvement du monde en même temps que de son achèvement et de sa destruction qu’il faut entreprendre cette rétrospective au Centre Pompidou-Metz. À l’étroit sur un unique plateau de 1100 m2, les commissaires Hélène Guenin et Élodie Stroecken ont pris le parti d’un format académique de la rétrospective, chronologique et privilégiant les « tubes » de l’artiste, comme la réactivation de sa première chambre de méditation : One more night (1969). Si certaines installations manquent ici de respiration pour solliciter pleinement leur aspect expérimentale selon le principe d’équivalence formalisé par l’artiste : « celui qui voit, l’acte de voir et l’objet vu », le plan en courbes et contre-courbes — avec en son centre l’installation audiovisuelle AD NAUSEAM (2014) en version très réduite, et donc en une autre pièce — offre un contrepoint en produisant une circulation fluide. L’idée originale et pertinente réside dans le programme à venir à partir du mois de juin où la rétrospective se déploiera dans neuf lieux et institutions partenaires. Ce sera l’occasion de la réactivation de City Performance N°1(2), campagne d’affichage imposant en forme quasi abstraite le vecteur dénégatif « NI » dans la réalité de l’espace urbain de plus en plus subordonné au marketing.

Si on suit la logique de cette fragmentation spatiale et temporelle à Metz, la rétrospective de Tania Mouraud tiendrait finalement dans cet ensemble d’expositions sur deux années qui a démarré au Musée d’art contemporain de Saint-Étienne avec un programme entièrement consacré à ses vidéos, puis tout récemment au Mac/Val à Vitry-sur-Seine où était produit AD NAUSEAM dans sa première version monumentale, et maintenant au Centre Pompidou-Metz. L’occasion de penser une autre manière d’envisager le format rétrospectif à une échelle économique globale et locale à la fois ? 2014 et 2015 sont de toute évidence des années Tania Mouraud, redistribuant cinquante ans de carrière d’une artiste internationale majeure et résolument inscrite dans l’avenir et ses agitations politiques.

Stéphane Léger

(1) Comme on a pu le voir par exemple il y a deux ans avec l’exposition de Massimiliano Gioni, Palazzo Enciclopedico, à la Biennale de Venise, qui renvoyait la sphère de l’art à une fantasmatique et délirante entreprise en opposition avec un réel omnipotent.

(2) La pièce a été achetée par le Frac Lorraine en 1995.

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Visuels : 1- Tania Mouraud, MDQRPV?, 2015 et DE LA DÉCORATION À LA DÉCORATION (France), 1994-1995 / à gauche, MDQRPV? (détail), 2015 Acrylique sur mur Production Centre Pompidou-Metz et École supérieure d’art de Lorraine Réalisation : Mihaela-Meral Ahmed, Margaux Bucheron, Alexandre Chevalier, Altay Dagistan, Carolina Fonseca Diaz, Junghye Lee, Maxime Piette / à droite, DE LA DÉCORATION À LA DÉCORATION (France) (détail), 1994-1995 Installation composée de 26 éléments dissociables, Acrylique sur bois sur mur peint, Collection de l’artiste © Adagp, Paris, 2015 © Centre Pompidou-Metz / Droits réservés // 2- Tania Mouraud, City performance n°1, 1977-1978 Instervention urbaine Collection 49 NORD 6 EST – Frac Lorraine, Metz © ADAGP, Paris 2014 © Photographie Tania Mouraud.

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