[CRITIQUE]_JEAN-CHRISTOPHE NORMAN, « BIOGRAPHIE », FRAC FRANCHE-COMTÉ_INFERNO-MAGAZINE

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Jean-Christophe Norman, Biographie / Frac Franche-Comté, Besançon / 18 octobre 2014 – 25 janvier 2015 /

Comment réduire l’écart entre l’écriture du monde et l’écriture de la vie au singulier ? Tel pourrait être un des enjeux de Biographie, première exposition monographique d’envergure de Jean-Christophe Norman, sur une invitation de Sylvie Zavatta, directrice du Frac Franche-Comté, qui signe conjointement avec l’artiste le commissariat.

Jean-Christophe Norman déploie depuis plus d’une dizaine d’années un travail multiforme, de la performance à l’écriture, en passant par le dessin, la photographie, la vidéo. Le mouvement de la marche, la traversée/exploration des espaces sont des principes moteurs ou modes opératoires de cette écriture de la vie qu’entreprend ici cet ancien alpiniste de haut niveau devenu artiste. Associée au mouvement de la pensée, la marche apparaît dans l’ère occidentale comme une des pratiques dynamisant le corporel et le mental, l’entendement et l’imagination. Alors que la rationalité clivante et destructrice de la modernité libérait des flux incoercibles de signes dans l’espace urbain, le philosophe et historien Walter Benjamin proposait l’esquisse conceptuelle d’un sujet « flâneur » comme figure d’une nouvelle condition visuelle du sujet au monde : labile, fragmentée, fluctuante, convulsive, discontinue. L’écrivaine Virginia Woolf voyait dans l’acte de flâner la condition d’une émancipation identitaire, un renversement du point de vue, afin de « construire son propre sol ». Comme si la marche redistribuait la précarité de l’ordonnancement du monde à chaque nouveau pas, et permettrait ainsi d’y réécrire autrement sa présence singulière(1).

Au seuil de l’exposition, où tout commence et tout finit, la vidéo Aramram (2011), projetée dans le module nomade de Mathieu Herbelin, nous convie à un retournement du regard. Un plan fixe, caméra renversée, montre ciel et mer de Marmara dans un basculement du bas et du haut. Un court instant, ce renversement presque statique est troublé par le passage d’une mouette traversant la ligne d’horizon divisant l’écran. Ce trouble de la permanence d’une orientation et d’un ordre du monde nous projette alors vers une « renverse du souffle », une reconduite de l’écriture poétique de la vie face à l’indicible, à la manière d’un Paul Celan(2) : la pratique artistique comme reconduite de la pratique de la vie, et ainsi de suite. Selon moi, la plus grande force de cette monographie de Jean-Christophe Norman réside dans cette manière de préserver l’intensité du (re)commencement par de multiples entrées et sorties possibles. Ce redéploiement temporel d’un ordre du monde basculé dirige ainsi cette monographie vers l’élaboration d’une écriture du passage du temps(3), constituée d’instants révélés, de focus, qui composent des seuils, des passages entre chaque projet, comme des précipités ductiles à une écriture totale toujours en devenir.

Ces seuils sont faits de matérialités et à partir de gestes qui nous conduisent entre apparition et disparition des images (Ojos, 2013 ; les séries Cover), totalité et fragmentation des écritures de la vie (Fleuve sans rive, 2013-14 ; La recherche, 2012-14), entre représentations et recouvrements des espaces (Mundo diffuso, 2013-14, Cartes postales du Mont Fuji, 2013, Les circonstances du hasard, 2011).

Prenant des récits de voyage, des romans initiatiques ou biographiques (Hans Henny Jahnn, Marcel Proust…) pour matière première à une réécriture multiple, Jean-Christophe Norman les recopie d’abord à l’identique sur des feuilles au format A4 qui sont ici présentées sous vitrine. L’ensemble constitue un bloc sculptural matriciel non accessible à la pulsion totalisante du regard. Ces mêmes récits se déplient partiellement sur les murs de l’espace d’exposition dans des qualités plastiques qui initient de nouveaux régimes de lecture, entre visibilité et lisibilité.

Cette cartographie visuelle de la matrice scripturale rend alors possible le montage, la recomposition du texte, la projection et la multiplication des points de vue et des images qu’il évoque. Ce mouvement oscillatoire devient le leitmotiv qui incite à une circulation et à une résonance performative simultanée de chaque projet. Ainsi de l’installation éponyme Biographie, composée d’une série de tablotins formant un paysage pixélisé d’impressions lumineuses et montrée pour la première fois. Toutes renvoient à des situations spatio-temporelles de l’investissement corporel de l’artiste durant ses voyages/explorations indexés sur la tranche des tableaux par un nom de lieu et une date. La recherche, dont l’écriture se déploie sur une série de feuilles photocopiées, est mise au carreau sur le mur en vis-à-vis de Biographie ; les deux pièces résonnent alors comme dans une psalmodie où soliste et chœur se répondraient en alternance. De même, d’anciennes images de l’ascension de l’Everest (Ojos, 2013), recouvertes de graphite, sont rendues partiellement visibles dans une réserve en forme d’oculus. Elles répondent sur le mur opposé à deux mappemondes, l’une gommée partiellement et l’autre recouverte elle aussi de graphite.

Dans cet agencement cardinal d’oppositions entre focal et panoramique, c’est tout une économie fantomatique du visible et du lisible qui rend compte de la temporalité et de la géographie du travail de Jean-Christophe Norman, et désoriente une politique actuelle de la représentation bien trop certaine du monolithe visuel, entre atomisation et concentration, révélation et recouvrement.

Stéphane Léger

(1) Jean Christophe Norman est un lecteur de Jorge Luis Borges, en ce sens, sa démarche semble s’inspirer de cette formule de l’écrivain et poète argentin : « L’homme qui se déplace modifie les formes qui l’entoure ».

(2) Je fais référence ici à l’ouvrage de Paul Celan, La renverse du souffle, 1967, que Jean-Pierre Lefebvre, traducteur du poète aura qualifié ainsi : « Le recueil poétologique est à sa manière un journal biographique, scandé par les réflexes du souffle et la volonté de résister dans la parole aux forces du malheur. »

(3) Pour un éclairage sur cette écriture du passage du temps, « dromographie », voir : Laurent Buffet, « Les dromographies de Jean-Christophe Norman », in Les circonstances du hasard. Jean-Christophe Norman, Frac Franche-comté, Les presses du réel, 2012.

http://www.frac-franche-comte.fr

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1 – Jean-Christophe Norman, Mundo diffuso, 2013-2014, vue de l’exposition Biographie au Frac Franche-Comté © Jean-Christophe Norman, crédit photo : Blaise Adilon

2- Jean-Christophe Norman, La recherche, 2012-2014, vue de l’exposition Biographie au Frac Franche-Comté © Jean-Christophe Norman, crédit photo : Blaise Adilon

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